Par Patrice-Guy
Merci à toutes et à tous d’être ici aujourd’hui pour commémorer la vie de Pauline, ma mère, votre grand-mère, votre soeur ou votre belle-soeur, votre tante ou votre grande-tante, votre cousine, votre belle-mère, votre amie, votre connaissance par personne interposée.
Elle était tout ça, Pauline, et bien plus encore.
Pour les personnes qui l’ont connue à diverses époques, elle était une femme déterminée – certains pourraient dire «entêtée» et elle ne le renierait sûrement pas !
J’aurais bien aimé savoir qu’elle genre d’enfant elle a été, elle ne devait pas être de tout repos à tous les jours! Bien entendu, elle m’a raconté quelques anecdotes, comme cette fois où, choquée, elle avait monté les marches menant au 2e étage en faisant un bruit d’enfer. Sa mère, irlandaise et sans doute avec un peu de caractère elle-même, lui aurait dit quelque chose comme: Pauline! Come back down those stairs et go back up like a lady. En s’exécutant, encore plus choquée, Pauline est redescendue, a remonté les marches plus doucement, sauf pour les deux dernières qu’elle a franchie en faisant le plus de bruit possible! Elle ne m’a jamais dit si elle a eu d’autres conséquences après ça!
Elle était un peu gourmande Pauline! Comme dans toutes les familles, à l’approche du temps des fêtes, sa mère préparait à l’avance des desserts et autres victuailles pour recevoir des invités. Notamment des beignes, qui étaient conservés dans des contenants remisés dans la chambre froide, de la maison de l’avenue Bellevue. Beignes que Pauline subtilisait en cachette en plaçant sous les beignes des boulettes de papier pour ne pas que ça paraisse. Là non plus, je n’ai pas connu la fin de l’histoire et les conséquences qui ont sûrement suivi!
Si elle était gourmande, c’est sans doute parce qu’elle adorait cuisiner. Pour l’anecdote, la section desserts est probablement la plus importante de sa boîte de recette. Elle aimait faire des recettes traditionnelles, ses galettes à la mélasse ou ses petits gâteaux au chocolat cotton tops que j’adorais. Mais elle aimait aussi innover et essayer de nouvelles recettes. Au point où Vincent, son conjoint avec qui elle a passé la partie la plus heureuse de sa vie, avait l’habitude de dire : tu ne pourrais refaire au moins une deuxième fois la recette qu’on avait aimé?!
Ce côté innovateur et déterminé, c’est certainement quelque chose qui la distinguait. Elle n’hésitait pas à essayer de nouvelles choses. Fille de père québécois et de mère irlandaise, et donc bilingue, secrétaire de formation, elle n’a pas hésité à quitter un emploi au bureau du doyen de la Faculté des sciences de l’Université Laval essentiellement pour aller gagner un meilleur salaire chez Crane – dans la basse-ville – faisant sourciller sa mère et son père, lui-même professeur à la dite université…
C’était une époque, les années 1950, où les femmes étaient généralement infirmières, secrétaires ou institutrices. Ce qui ne l’a pas empêché de foncer et de faire les choses à sa manière. Quand elle a eu besoin de gagner sa vie ou celle de la famille, elle n’a pas hésité à retourner sur le marché du travail. Dans les années 1960, elle fut secrétaire chez Pratt et Whitney – qui s’appelait encore United Aircraft, si ma mémoire m’est fidèle.
Anecdote intéressante : à cette époque, une bonne secrétaire prenait en dictée les lettres de son patron et notait le tout sur son carnet en sténographie, cette espèce d’écriture en caractères bizarres qui permettait de prendre des notes aussi vite que le débit de la parole. Chez nous, quand j’étais enfant (et même plus tard), les listes d’épicerie étaient en sténo. Je n’ai jamais pu les lire! Et en fait, c’étaient peut-être des listes de mes cadeaux de Noël et je ne l’aurais jamais su!
Au milieu des années 1970, quand mes parents se sont séparés, retour chez Pratt et Whitney comme secrétaire de direction. Certains se rappelleront peut-être avoir entendu le nom de son patron de l’époque, John MacFarlane, qui lui faisait totalement confiance et qui lui a permis de progresser dans son équipe.
Maman fut l’une des premières secrétaires chez «Pratt» à utiliser un traitement de texte, DisplayWrite d’IBM, qui ne roulait pas sur un PC mais sur une machine dédiée. Piquée par l’informatique, elle n’a pas hésité à aller suivre des formations chez IBM sur tout ce qu’elle pouvait. Avec la bénédiction de M. MacFarlane, qui, au final, a perdu sa secrétaire de confiance, mais y a gagné une analyste système et de base de données au sein de son équipe de projets.
Vous connaissez mon intérêt pour l’informatique. Ça date d’assez longtemps, je dois le dire, de l’école primaire. Mais on voit que ça courait dans la famille. D’ailleurs, ce que M. MacFarlane n’a jamais su, et j’espère qu’il n’y a pas de gens de Pratt and Whitney dans la salle, c’est que ma mère avait (ahem) emprunté les disquettes de certains logiciels de son bureau pour que je puisse m’en faire (ahem) des copies et les utiliser sur un PC tout neuf que j’avais acheté à Coopoly avec l’aide de Vincent. Encore étudiant à l’université, pas très en moyens, ma mère m’a donc permis d’apprendre par moi-même traitement de texte, Lotus 1-2-3 et dBase II.
C’était bien avant Internet… Ce qu’elle a bien entendu utilisé plus tard, à la retraite, pour rester de son temps, lire les nouvelles, faire ses transactions bancaires, écrire des courriels, trouver de nouvelles recettes. Et compter sur son fils pour faire le support technique, bien sûr!
Petite anecdote : maman avait une grande crainte de mourir seule chez elle, sans que personne le sache, et elle voulait dont mettre en place une manière de me faire savoir que tout allait bien. Mais elle ne voulait pas m’appeler pour ne pas me déranger, alors on a convenu qu’elle m’envoie un courriel chaque jour. Si je ne le recevais pas, ce serait un signe de m’inquiéter. J’ai donc encore, en souvenir, des dizaines de courriels d’une ligne à peine, souvent directement dans l’objet du message!
Maman a été une inspiration pour moi. J’étais fier d’elle. Rien ne l’arrêtait, quand elle avait un objectif ou un intérêt. C’est ce que sa carrière professionnelle m’a montré.
Elle a été une pionnière, même dans son divorce! À l’époque où mes parents se sont séparés, ce n’était pas très courant. Mais elle a pris acte de la situation et a décidé de poursuivre son chemin, de son côté. Avec courage et détermination.
Je crois bien que mon père et elle se sont aimés, bien franchement. Pendant de nombreuses années, mais leur bonheur s’est étiolé. Ça arrive.
Elle a hésité à rechercher de nouveau l’amour. Jusqu’à temps que l’amour la trouve. Je ne connais pas tous les détails, mais je sais que ça implique une association de familles monoparentales sur la Rive-sud, un jardin communautaire, de baguettes de billard recyclées pour servir de tuteurs à des plants de tomates. Ce qui cache un italien de son coeur, rencontré à cette association, Vincent Carbone.
Vincent, Vince pour les intimes, était un homme chaleureux et attentionné, lui aussi chef de famille monoparentale et propriétaire de grandes salles de billiard. Ne restait à maman qu’à apprendre la recette de sauce tomate de Nonne pour conquérir son coeur!
Très discrète sur ses amours, c’était une femme de son époque, j’ai compris par sa façon d’en parler que Vince l’a rendue heureuse. Ensemble ils ont retricotés une famille dont ils étaient la plaque tournante. Ils ont voyagé ensemble, fait des gnocchis ensemble, sourit ensemble. Ils ont sûrement eu des accrochages à l’occasion, entre une irlandaise déterminée et un calabrese sanguin, c’était certain!, mais leur bonheur l’a toujours emporté.
Ma mère était toujours prête à aider. Marthe racontait l’accueil de Suzanne Lacasse au sein de la famille dont ma mère s’est occupée. Paul Grégoire qui ne peut être avec nous aujourd’hui m’écrivait qu’il était très reconnaissance à ma mère de l’avoir accueilli, avec sa fille Nathalie, pendant un épisode difficile de sa vie. Et je ne compte pas toutes les fois où elle m’a donné un coup de main, de toutes sortes de manières.
Elle aimait aussi s’impliquer. Elle a joué des cantiques de Noël à l’orgue pour des messes de minuit à Longueuil ou encore du piano pour une chorale dans un foyer pour personnes âgées à Asbestos.
Jouer du piano était un de ses passes temps préférés, pour elle-même ou pour des soirées familiales. J’adorais quand elle jouait du Chopin. Elle jouait aussi pour nous permettre, à ma soeur et moi, d’imiter Sonny and Cher, en chantant I’ve got you babe! (Pour les plus jeunes qui n’ont pas la «ref», faites une recherche sur YouTube!)
Non, il n’y a pas de photos dans le diaporama pour le prouver. Je suis reconnaissant que les téléphones mobiles n’existaient pas à cette époque pour capter la scène et la mettre sur TikTok…!
J’ai également appris de ma mère, son sourire. C’est quelque chose qu’elle a conservé toute sa vie. En préparant cet hommage, cette cérémonie je suis passé à travers des piles de photos et rares sont celles où elle ne sourit pas. Même dans ses derniers mois, alors que je lui faisais tranquillement la lecture, notamment de L’odeur de café de Dany Laferrière, certains mots ou certaines phrases lui suscitaient tantôt un sourire, tantôt un rire bien franc. Malgré qu’il n’était plus possible de communiquer avec elle, son sourire ne lui faisait pas défaut!
Évidemment, une vie comme celle de Pauline est difficile à résumer en quelques minutes. J’aurais encore beaucoup de choses à raconter, d’anecdotes à nous faire sourire – comme lorsqu’elle suivait ses cours d’auto-défense et que je lui servais de cobaye d’entraînement – mais je vais les laisser vivre dans nos souvenirs, les vôtres et les miens, pour la garder présente avec nous.
Fidèle à ce que ma mère voulait, il n’y aura pas de célébration religieuse pour conclure cet hommage. Je vous invite à garder un moment de silence en sa mémoire, à prier pour elle si cela vous est cher ou à vous remémorer ce que vous avez aimé en elle. Pour paraphraser Dany Laferrière, on reste vivant tant qu’il y a quelqu’un pour se rappeler de notre nom sur cette terre.
Merci ma mère. Merci pour tout.
9 août 2025
