On ne sait p.. Mais ce n’est pas import… Voilà. Cela résume beaucoup, mais pas tout, de corde. raide, bouleversante pièce vue ce soir à l’Espace Go.
Des décors minimalistes, à peine quelques accessoires, pour laisser toute la place au jeu. Les acteurices jouent d’ailleurs avec une grande intensité.

On ne sait pas ce qui est arrivé au juste à Trois (Stephie Mazunya), mais ce n’est pas important d’en connaître les détails. On peut à peine se l’imaginer. Non, en fait, on ne peut pas.
Mais on sent que c’était atroce, que sa vie, celle de ses enfants, de son mari, de son couple ont été détruites. Trois nous le fait clairement sentir. Et ça ne se réparera pas. Ça ne peut pas se réparer.
Et si on ne peut pas s’imaginer l’atrocité, c’est qu’on ne peut pas se mettre dans sa peau. On comprend très bien qu’il s’agit d’une atrocité raciste. D’un crime fondé, motivé par le racisme. Mais les blancs que sont Deux et Une, et nous dans la salle, ne peuvent pas s’imaginer la lourdeur de cette poursuite de la vie, avec cette atrocité à traîner dans sa peau et qui pourrait survenir de nouveau, elle ne sait jamais, à tout moment.
Deux et Une, joués par Patrice Dubois et Eve Landry, sont les parfaits fonctionnaires du système de justice de cet univers dystopique où la victime choisit la peine infligée au coupable. Ce sont les esclaves (ou les complices?) des protocoles. Ce carcan de protocole les empêche de trop s’approcher de leur perception de la situation, ou fait office d’écran de protection pour donner une apparence d’impartialité.
Mais on sent la bataille intérieure qui se joue dans leurs personnages, dont l’objectif est de recevoir la décision de la victime quand à son choix de la peine à appliquer. Jamais dévier des consignes et du protocole semble être leur leitmotiv, même si on sent que la frontière de la transgression est souvent proche.
Trois est solide, elle confronte, elle pousse, elle ramène à la réalité Une et Deux qui préfèrent ne pas voir et s’occuper de thé ou de verres d’eau plutôt que d’accueillir la souffrance sans condescendance et de considérer la victime avant le processus. Une et Deux jouent parfaitement les technocrates de système.
Je me suis demandé si la claquette était à propos. Si cela amenait quelque chose à la pièce. Et en fait oui, cela rythmait l’action. Comme des points d’orgue dans le texte. Comme des émojis qui soulignent l’émotion du message.
Le théâtre est un jeu, au sens noble du terme, qui repose sur les épaules des personnes sur scène et en coulisses, des personnes qui ont façonné cette création. Ce soir, cela valait une ovation. Dans les quatre premières rangées, j’étais, je crois, le seul debout. Ce fut instinctif, fondé sur mon émotion. Je n’ai pas regardé derrière pour voir si j’étais fin seul. Peut-être, mais ce n’était pas important. C’était franchement mérité.
Chaque fois que je vais à ce théâtre, j’en ressors toujours traversé d’émotions, pour toutes sortes de raisons. Et cela laisse des marques qui influencent la suite de ma vie. C’est pourquoi j’y retourne.